Dodo, or not Dodo ?

Cette soirÈe-l‡ a commencÈ comme un polar. En rentrant, mon úil a ÈtÈ attirÈ par la grande enveloppe kraft qui obstruait la boÓte aux lettres. TrËs officiellement adressÈe ‡ monsieur mon fils, elle portait líen-tÍte du ministËre de la dÈfense. Le destinataire de la missive se trouvant dans les parages, je míenquiers :
– Tu connais quelquíun ‡ la DÈlÈgation gÈnÈrale pour líarmement ?
– Hein ?
Conjecturant sur son contenu, je lui tends líenveloppe : peut-Ítre a-t-il composÈ ce numÈro vert qui propose des infos sur les carriËres de la dÈfense nationale ? Ou bien líordinateur qui gËre líappel des jeunes recrues pour la JournÈe díappel de prÈparation ‡ la dÈfense síest trompÈ díune dizaine díannÈes ?
– Mon Dodooooo !, hurle le futur appelÈ au comble de la joie.

En effet, Èmanant de líenveloppe officielle dans laquelle il plonge le visage avec dÈlices, il me semble reconnaÓtre líodeurÖ particuliËre de la chose quíil appelle son Dodo. Cette chose, qui fut autrefois la robette de dentelle immaculÈe díune vache en tissu soyeux des plus ÈlÈgantes, et que díaucuns prirent, du temps de sa maturitÈ, pour une vieille culotte (‡ moi !), est aujourdíhui rÈduite ‡ líÈtat de lambeau gris‚tre, plus prÈcisÈment oscillant entre gris clair (en sortant de la machine ‡ laver) et gris foncÈ (juste avant díy entrer).
– Cíest le papa de CÈdric qui me lía vite renvoyÈ !

Tandis quíil tire la serpillËre de son emballage pour la respirer goul˚ment tout en suÁotant, comme il le fait toujours pour síendormir, le majeur et líannulaire de sa main gauche, les piËces du puzzle se mettent en place dans mon esprit : bon sang, mais cíest bien s˚r, le pËre de son copain CÈdric, chez qui il a oubliÈ son Dodo ce week-end, fait je ne sais quoi au ministËre de la dÈfense !
– Tu as quand mÍme rÈussi ‡ dormir deux nuits sans lui, fais-je remarquer ‡ mon hÈritier avant quíil ne disparaisse dans sa chambre afin de cÈlÈbrer en toute intimitÈ ces Èmouvantes retrouvailles.

Dommage quíil soit revenu, ce bon vieux Dodo, rÈflÈchis-je. Depuis le temps quíil devrait Ítre en rancartÖ Sans doute quíen plus cíest de ma faute, si mon gaillard de 8 ans passÈs líaime encore autant. Et si Áa se trouve, cíest dans les gËnes : jíai moi-mÍme traÓnÈ pas mal díannÈes un tissu ´ Minou ª ‡ la douceur sympathique. Celui-l‡ avait nÈanmoins líavantage díÍtre restÈ relativement prÈsentable. HÈlas, o˘ sont les dodos díantan ? Ceux díaujourdíhui ne rÈsistent pas ‡ une dÈcennie díamour.
Tiens, le revoil‡.
– Maman, 8 ans et demi, tu trouves que cíest grand ?
– Oui, Áa commence.
– Est-ce que tu crois que cíest un bon ‚ge pour arrÍter díavoir un dodo ?
– Un ‚ge excellent.
– Et de sucer ses doigts aussi ?
– Certainement.

Je ne míefforce pas de comprendre. Seulement de masquer un lÈger excËs de jubilation.
– Et maman, redis-moi, cíest pourquoi, dÈj‡, quíil vaut mieux ne pas sucer ses doigts ?
– Eh bienÖ on risque díattraper des boutons ou des maladies.
– Et puis ?
– A force, Áa peut faire avancer tes dents et te forcer plus tard ‡ porter un appareil pour les redresser.
– Cíest tout ?
– Et aussi, je ne sais pas ce que tu en penses, mais il me semble que sucer ses doigts en tripotant un dodo gris‚tre, Áa ne se fait pas quand on est grand.
– OuaisÖ Enfin, ´ grand ªÖ jíai 8 ans et demiÖ Faut pas quand mÍme Ítre trop frimeurÖ
Jíai dit quelque chose quíil fallait pas ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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