My cordonnier is rich

Habitant du siècle numéro vingt et un, je te présente mes bottes magiques. Des fois, t’as remarqué, le progrès va si vite qu’on a du mal à le suivre sans se prendre les pieds dedans. Si tu te souviens bien, il y a une semaine ou deux, le bel Hexagone de France était traversé par une vague de froid maousse équipée de verglas hyperdangerous. Eh ben mes nouvelles bottes, tu le croiras si tu veux, c’est retour vers le futur. Chouette, non ?

[On peut écouter cette chronique au lieu de la lire, youpi, en cliquant sur le logo France Inter ci-dessous]

logo france inter
Tu les enfiles, tu fais un pas sur le trottoir, hop, voyage dans le temps direction ya quinze jours : tu chois. Tu te relèves, légèrement tuméfiée de l’arrière et mortifiée de l’ego, tu vérifies qu’il fait pas loin de + 10 °C, pas un nanomètre de verglas, pas une peau de banane, pas une crotte de chien. Rien. Etrange. Paranormal.

Bottes spatiotemporelles

Tu fais trois pas de plus. Ou cinq, disons, comptons large. Tu te ramasses again. L’avantage, c’est que maintenant, tu as deux fesses bleues, c’est plus seyant. C’est mieux aussi pour l’ego, parce que les passants pensent désormais que tu le fais exprès, ils s’attroupent pour le spectacle – pas trop près parce qu’ils ont peur que tu leur réclames de l’oseille après.
(C’est là que tu manques de présence d’esprit, parce que tu ne vas pas tarder à en avoir besoin, d’oseille.)
A la troisième chute, comme tu as frôlé la fracture du crâne contre un lampadaire, tu te dis que les voyages dans le temps, quand « temps » est synonyme de « météo extrême », tout compte fait, c’est mauvais pour le teint. Tu décides de faire ressemeler tes bottasses neuves. D’ailleurs, les semelles sont déjà tout entamées. Au bout de deux jours ?! Aaah, bon sang mais c’est bien sûr : au siècle numéro vingt et un, on n’achète plus des chaussures, on achète des DESSUS de chaussures. Le dessous, c’est du carton bouilli mercerisé.

200 euros de l’heure

Ton fondement a eu le temps de virer du bleu au noir, puis au jaune, lorsque, un beau jour, avisant une échoppe de cordonnier ouverte, tu entres, ding bonjour monsieur. Tout sourire, tu confies sans regret les machines à voyager dans le temps à l’homme de l’art, par-dessus le comptoir, histoire qu’il les transforme en godasses. Il te demande comment tu t’appelles, te tend un morceau de carton crado avec ton nom tout salopé mal écrit dessus, « Demain soir, à partir de 18 heures », il dit, et puis : « C’est 31,90 euros. »
– « WHAT !? »
C’est du rachte bon plastique, c’est pour ça que ça coûte le prix d’une paire de pompes neuves, son ressemelage, qu’y m’a expliqué en me ranimant, le cordonnier. « Avec ça, vous allez les garder longtemps », y m’a dit. « Et pis si jamais vous avez des talons-aiguilles, le jeudi, on les fait pour 5 euros. » Naaaan ?!
J’ai été faible, j’ai payé, je lui ai laissé les bottasses. Parfois, le 60 millionième de consommateur qui est en moi est las de combattre.

Epilogue :
Samedi, à l’heure convenue, il les avait pas touchées, mes bottes. Sur son conseil, je suis repassée dix minutes plus tard. Elles étaient prêtes.
Si je calcule bien, 31,90 euros les 10 minutes, ça fait pas loin de 200 euros de l’heure. Si tu veux mon avis, sors tes gosses de maths sup. Sors-les même du lycée. Un CAP de cordonnier, c’est plus rentable que Polytechnique. Cette profession légendairement mal chaussée peut aujourd’hui s’offrir des pompes sur mesure à faire pâlir d’envie tous les vieux beaux de la politique.
Habitant du siècle numéro vingt et un, m’est avis qu’il est temps d’apprendre à marcher sur les mains.
(PS : Pour les adresses de cordonniers bon marché, je suis preneuse.)

Chronique T’as remarqué, en direct sur France Inter chaque lundi à 5 h 53, dans la joyeuse émission de Brigitte Patient, Un jour tout neuf.
Ou alors, en cliquant plus haut, sur le logo France Inter, on écoute en podcast quand on veut, youpi.

© Muriel Gilbert

Lire aussi...

  • sabine 20 février 2012 at 8 h 47 min

    Ben ouais c’est hyper cher le cordonnier! c’est pour ça qu’il faut tout de suite acheté les bonnes chaussures 😉
    bon comment va ton fondement?

  • electromenagere 20 février 2012 at 8 h 51 min

    Moi j’ai trouvé la solution ultime : devenir ami avec un cordonnier ! Du coup, plus de factures mais un verre à partager en échange de bottes qui restent ancrés dans la réalité et dans le macadam 😉

  • Mlle Mimosa - Lydie 20 février 2012 at 9 h 22 min

    Il y a aussi la solution moins coûteuse de porter des chaussures adaptées à la marche sur le verglas…

    Mais bon, si tu préfères jouer les coquettes… c’est ton postérieur bleu que ça regarde !

  • MamyS 20 février 2012 at 10 h 10 min

    Il est des jours où l’on constate que nos choix n’ont pas été les bons questions revenus et salaires… Je suis bien d’accord avec toi: il vaut mieux être cordonnier ou plombier que …. Tiens! au hasard: prof!

  • Zette 20 février 2012 at 11 h 06 min

    Pour ça que je ne porte jamais de bottes.
    (c’était mon commentaire de comeback, je suis pas encore chaude)

  • Gaëlle 20 février 2012 at 11 h 25 min

    Moi qui avais mis deux paires de côté pour les réparer, bah à ce prix-là, je sais pas si je vais pas m’en racheter des neuves plutôt…

  • Béatrice 20 février 2012 at 12 h 42 min

    C’est du cordonnier de la capitale ça , l’est pas si cher, le mien !!!

  • Anna 20 février 2012 at 13 h 12 min

    Je suis ‘achement contente de ne pas être la seule à me plaindre des semelles de chaussures. J’ai été un poil plus avisée en refusant d’acheter des chaussures à semelles quasi-lisses, malgré les exhortations d’une vendeuse qui me jurait que ça ne faisait aucune différence (et qui m’a regardée bizarre quand je lui ai parlé d’aquaplaning).
    Ça m’a pris trois semaines, mais j’ai fini par trouver des chaussures à semelle raisonnablement antidérapantes. Un peu chères, mais je ne m’étais pas renseignée sur les prix du ressemelage, ça valait donc bien le coup !
    (Par contre je m’inscris en faux sur le calcul final, qui ne prend en compte ni la matière première, ni les locaux etc.)

  • Charlotte 20 février 2012 at 13 h 25 min

    Chez nous, les parents disaient: » nous sommes trop modestes pour acheter pas cher.. »
    Forte de cet enseignement, je mets le prix dans ce qui est essentiel…pour le superfétatoire…je m’amuse…et je ne vais jamais chez le cordonnier…j’ai des chaussures vieilles de 30 ans dans leurs boîtes, en parfait état, et qui attendent qu’elle soient encore à la mode!!!

  • unehistoire 20 février 2012 at 13 h 41 min

    Est-ce qu’en sept lieux, on nous propose La Botte ?
    Mais quand il gèle, il ne faut pas Poucet Mémé vers la sortie.

  • Poulette Dodue 20 février 2012 at 16 h 59 min

    D’où l’intérêt de voler ! CQFD….

  • Ben oui... 20 février 2012 at 18 h 06 min

    Sauf qu’il faut un peu réfléchir avant de se plaindre en bonne Française… Ce qu’il faut savoir c’est que ce fameux cordonnier doit attendre longtemps avant d’avoir une cliente et quand il attends il ne gagne rien. Disons qu’il doit traiter 12-16 clients par jours. Disons 15, pour un travail de 7 heures par jours (35 heures) ce qui nous fait pas 31 euros les dix minutes mais bien 62 euros de l’heure. Et encore il n’a pas payé ses frais ni la matière première ni les cotisations. Donc ce n’est finalement pas énorme… Mais si vous voulez vous pouvez toujours envoyer vos chaussures se fait réparer en Chine par des gamins je pense effectivement que ce sera moins cher.

    • Poulette Dodue 20 février 2012 at 20 h 43 min

      Pardon mais je crois que les concept de second degré et d’humour (kikoolol ou pas) vous sont inconnus …
      Désolée Mumu je réponds mais là ça dépasse la bienséance de la rositude !

  • fannette 21 février 2012 at 6 h 42 min

    Oh la honte, mes chaussures sont trop pas chères pour que je les amène chez le cordonnier.. Mais UNE fois, j’y suis allée, ben je ne me souviens plus du prix mais l’odeur…. j’y serai bien restée quelques heures!!! Depuis j’hume à chaque passage devant une échoppe de cordonnier (qui m’avait pas l’air si riche que ça, pfff cache bien son jeu! :-))

  • April 21 février 2012 at 14 h 15 min

    Mon cordonnier (dans l’Ain) est tout ce qu’il y a de moins cher et très sympa. C’est une entreprise familiale.
    Il met mon nom sous la semelle d’une de mes choose et pas de carton dégueu 😉 . C’est toujours autour de 10 euros. Ah ! et je paie quand je viens les chercher, pas à l’avance. Il est à l’heure. Il fait aussi les réparations du petit bout de semelle sous le talon (tu vois là où si t’as rien ça fait tic tic comme des talons aiguilles ou une danseuse de claquettes), j’ai dû en refaire 4 paires (sachant que 3 des paires étaient HORS de PRIX) tout ça, pour éviter de repasser chez le marchand me ruiner.
    Bref je le conseille, il est doué, il est gentil, il me prend pas pour une vache à lait et mes chaussures me feront encore 1 ou 2 ans. 😀

  • Carole Nipette 21 février 2012 at 18 h 36 min

    Bien vu ! bon sur des bottes à 200 euros ça vaudrait le coup mais pas sur des bottes bon marché, genre le prix de la chaussure…ça fait un bail que je n’ai pas fait mettre des Topy sous mes chaussures, je pense que je serais surprise du prix du coup…

  • Muriel Gilbert 23 février 2012 at 10 h 54 min

    @ Sabine : Mon fondement a repris sa seyante teinte rosée, merci 🙂
    @ Electro : Je reconnais bien là ton esprit pratique !
    @ Mle Mimosa : Mais non, puisqu’il n’y avait PAS de verglas. J’avais des semelles qui « imitaient » le verglas par temps sec.
    @ MamyS : Au hasard, hein 😉
    @ Zette : Oui, ça se sent que t’es pas encore chaude… « Peut mieux faire, Zette ».
    @ Gaëlle : Si tu lis les commentaires qui sont arrivés après le tien, tu peux en déduire que, peut-être, le ressemelage en province est plus abordable. Tu habites où ?

  • Muriel Gilbert 23 février 2012 at 11 h 04 min

    @ Béatrice : Je peux t’envoyer mes pompes à ressemeler ?
    @ Anna : Tu as raison. Y compris sur le calcul final. C’est un calcul humoristique. Outré pour bien faire comprendre.
    @ Charlotte : Tu dois habiter une grande maison. Je l’imagine pleine de cartons à chaussures. Ca me fait rêver.
    @ unehistoire : Merci pour cet élégant haiku 😀
    @ Poulette : Je croyais que les poulettes n’étaient pas très fortes en vol ? Tu t’es beaucoup entraînée ?
    @ Ben oui : Cf plus bas.
    @ Poulette : Je t’en prie. Et merci. Des fois, on se demande, n’est-ce pas ?
    @ Fannette : C’est toi la plus maligne, à mon avis ! Pas de frais de cordonnerie… et la bonne odeur gratis.
    @ April : L’a-dresse ! L’a-dresse !
    @ Carole : En effet, tu serais surprise… comme moi.

  • April 23 février 2012 at 11 h 10 min

    🙂 dans la rue principale de la ville de Bellegarde sur Valserine dans le 01 … faites tourner 😉

  • Muriel Gilbert 23 février 2012 at 17 h 37 min

    @ April : Allez, j’organise un ramassage de pompes à ressemeler à Paris et je les exporte à Bellegarde sur Valserine !

  • April 28 février 2012 at 9 h 13 min

    😀 j’espère qu’il fera un prix de gros 😉
    Bizzzz

  • Fabienne 28 février 2012 at 14 h 44 min

    « Tuméfiée de l’arrière et mortifiée de l’ego », j’adore!!! Tu devrais donner des cours d’expressions rigolotes, quel don exceptionnel…

  • Muriel Gilbert 28 février 2012 at 21 h 58 min

    @ Fabienne : Tu crois qu’ y a un capes de ça ? Nan, faut au moins une agreg.