Comment je peux savoir si elle m’aime ?

La premiËre fois que jíai entendu parler de ma nouvelle bru, cíÈtait dans un couloir de la RATP. Je consultais au mur le plan du mÈtro tandis que mon hÈritier, pas le moins du monde intÈressÈ par notre itinÈraire, rÍvassait adossÈ au carrelage blanc :
– Maman ?
– Attends, tu vas me faire perdre le filÖ Alors, je disais, direction Porte de la ChapelleÖ
– Maman, tu sais, ‡ mon anniv, comme jíai droit ‡ dix personnes, je crois que je vais inviter sept garÁons et trois filles.
– Oui, oui, OKÖ descendre ‡ Saint-LazareÖ non, plutÙt ‡ Madeleine, Áa fait une station de moinsÖ
– Tu sais quelles filles je vais inviter ? Je vais inviter Annette, Sonia et Marine.
– Cíest qui, Marine ?, míenquiers-je, lÈgËrement tirÈe de líimbroglio du schÈma mÈtropolitain par ce prÈnom inconnu au bataillon fistonnesque.
– Cíest la nouvelle, l‡, tu lías bien remarquÈe ‡ la sortie de líÈcole ?
– Pas spÈcialement, nonÖ
– Mais si, celle qui est trËs jolie, avec des yeux bleus ! Bon, je te la montrerai.

Quelques minutes plus tard, sur les strapontins du mÈtro, mon hÈritier me posait cette insoluble Ènigme :
– Maman, si je te disais que je serais amoureux díune fille de mon Ècole, devine qui Áa serait.
Il est tellement rouge que le conditionnel síefface de lui-mÍme.
– A mon avis, ce serait la jolie fille avec les yeux bleus.
– Oh ! «a alors, maman, mais comment tu le sais ?
(La lÈgende de líintuition fÈminine a de beaux jours devant elleÖ)

Une paire de jours aprËs, alors que je poussais mon Caddie au supermarchÈ :
– Maman, tu sais, MarineÖ
– Oui ?
– Eh ben, ce qui míembÍte, cíest que je sais pas si elle míaime.
(Jíen l‚che le charriot pour Ècraser sa joue ronde et rouge pivoine de confusion díun baiser ravageur, Èmu et rigolard.)
– Attends, maman, sÈrieusement, fait-il en me repoussant avec quelques mÈnagements, toi qui es une fille, comment je peux faire pour savoir si elle míaime ?
– Eh bienÖ «a cíest un problËme que tout le monde se pose un jourÖ et ‡ níimporte quel ‚geÖ Bon. Par exemple, si elle a líair díaimer jouer avec toi, ‡ mon avis, cíest plutÙt bon signe.
– Oui, mais tous mes copains aussi, ils aiment bien jouer avec moi. Et puis, si Áa se trouve, elle croit pas que moi, jíaime bien jouer avec elle, parce que, tu sais pas, ben quand on joue aux garÁons attrapent les filles dans la cour, jíose pas líattraper, je sais pas pourquoi, jíarrive pas !
(Mon fiston ‡ moi en hÈros stendhalien dans le rayon ´ riz, p‚tes alimentaires, sauces chaudes ª de Carrefour, il faut le voir pour le croire, je vous assureÖ).
– Et pourquoi tu lui demanderais pas, tout simplement, si elle tíaime ?, fais-je, tentant ridiculement díinfantiliser cette passion br˚lante.
– Mais maman, jíai dÈj‡ rÈflÈchi ‡ Áa hier dans mon lit, mais si jamais elle me dit quíelle míaime pas, elle ?
– Eh bien ?
– Eh ben moi, jíaurai le cúur brisÈ !

O˘ a-t-il chopÈ cette expression, je líignore. Sans doute chez son grand inspirateur Walt Disney. NíempÍche, líÈmotion est bien la sienne. Mon fils míÈpate. Qui a dit que le genre masculin avait perdu tout romantisme depuis les temps immÈmoriaux des preux chevaliers ? Si vous voulez mon avis, la nouvelle gÈnÈration, elle manque pas díavenir.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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