«a veut dire quoi, ´ gÈpil ª ?

– Mais tu fais quoi ?
«a, cíest mon fils qui vient díentrer dans la chambreÖ Assise sur la moquette, je suis absorbÈe dans une activitÈ que je ne pratique avec quelque assiduitÈ quíen pÈriode estivale, son exercice me procurant un plaisir des plus modÈrÈs. Bref, je suis lancÈe dans une sÈance díÈpilation de mes membres infÈrieurs.
– JíÈpile mes jambes, dis-je, avec la sincÈritÈ dont je me flatte quíelle caractÈrise nos rapports, en forÁant un peu ma voix pour couvrir le ronron de líÈpilateur Èlectrique.
– «a veut dire quoi, ´ gÈpil ª ?
– «a veut dire que jíenlËve les poils de mes jambes.
– Tu les rases ?! Il rigole comme si cíÈtait une bonne blague : ‡ líÈvidence, líidÈe quíil soit possible de raser autre chose quíune barbe est díun anachronisme farfelu. A peu prËs comme si je dÈcidais de tondre la moquette.
– Non, je les Èpile. «a veut dire que je les arrache.
– Comme quand on tire les cheveuxÖ
– Cíest Áa.
Il a compris.

Apparemment satisfait, il fait mine de sortir de la chambre? et se retourne brusquement (cíest un truc ‡ lui qui me fait toujours penser ‡ Columbo : quand il enquÍte sur un mystËre qui le turlupine, il commence par poser une question simple, je rÈponds sans me mÈfier. Il fait semblant díÍtre satisfait et, ‡ líinstant prÈcis o˘ je baisse ma garde, il revient ‡ la charge par surprise. Je me fais avoir ‡ chaque fois.)
– Mais Maman, mais Áa doit faire mal !
– BenÖ oui. EnfinÖ oui, un peu.
Il me refait le coup de Columbo : il repart, il rerevient.
– Eh ben alors, pourquoi tu le fais ? (Maintenant, il semble douter de ma santÈ mentale).

L‡, je commence ‡ flairer que je ne vais pas míen tirer comme Áa. Je dÈbranche líÈpilateur, qui cesse son agaÁant grincement.
– Parce que si je les rase, ils repoussent encore plus longsÖ
– Et toi, tu veux pas quíils repoussent encore plus longsÖ
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que cíest moche.
Un silence lourd de rÈflexion, puis :
– Papa síÈpile jamais les jambes. Il a mÍme des grands poils. Cíest pas moche pour les messieurs ?
– Ö euhÖ non.
– Ah, je suis bien content : je serai pas obligÈ de míÈpiler les jambes, alors.
– Non.
Je sens poindre une question ‡ laquelle je ne possËde pas de rÈponse. DÈcidÈment, ce petit mÙme est un challenge permanent.
En effet, encore un petit demi-tour de Columbo, puis :
– Maman, mais pourquoi cíest pas moche pour les messieurs ? Pourquoi il y a que les dames qui sont obligÈes de síÈpiler les jambes ?
La rÈponse, je ne líai pas, et je rÈponds que je ne sais pas.
– Si, tu sais !
Il síÈnerve. Mon fils a horreur que ne sache pas. Comme toujours lorsque je suis coincÈe, ne biaise, mine de rien :
– Díabord, elles ne sont pas obligÈes de le faire, les dames. Il y a des dames qui ne le font jamais. Et celles qui le font, cíest parce quíelles ont envie quíon les trouve plus belles, cíest tout.
Mon bonhomme sent bien quíil níen tirera pas davantage. Il síen va, pour de bon cette fois, avec líair de penser que, dÈcidÈment, les grandes personnes sont des gens pas ordinaires.

Je rebranche líÈpilateurÖ qui reste suspendu ‡ mi-hauteur au-dessus de mon tibia : tout ‡ coup, je me demande pourquoi il níy a que les dames qui sont obligÈes de ne pas avoir de cheveux blancs pour Ítre belles, de ne pas avoir de rides, de porter des chaussures qui les empÍchent de marcher et des jupes qui les empÍcher de bouger, de perdre un temps fou chaque matin ‡ se mettre des couleurs sur le visage, et, et, et, etÖ de ne pas avoir de poils sur les jambes.
Entendons-nous bien ; je ne dis pas que ce soit injuste que líhomme, lui, soit beau au naturel (je pense mÍme que líhomme nía pas de veine : quand il a mauvaise mine, il est juste moche, tandis que la femme, elle, elle a son petit blush rose). Non, ce que je me demande, cíest tout simplement : ´ Pourquoi ? ª Il a raison, mon fils, on a des coutumes bizarres.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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