BÈbÈ, elle est toute bizarre

– Maman, elle est toute bizarre, BÈbÈ. Quand je la prends, elle est toute molle, et quand je la pose, elle bouge plus.
– Laisse-la tranquille, elle doit Ítre fatiguÈe, balance-je distraitement, sans me douter que cet accËs díimmobilitÈ prÈludait ‡ quelques rebondissements.
Mais peut-Ítre faut-il que je prÈcise : BÈbÈ est une chatte ñ que celui qui nía jamais affublÈ ses animaux de patronymes ridicules me jette la premiËre boÓte de p‚tÈe pour matous. Quand elle a grattÈ ‡ notre porte, au mois díao˚t, cíÈtait un bÈbÈ. Enfin, un chaton.
– Mais siiiii, viens voir, je te promets quíelle est pas normale. Je crois quíelle est malade.
Cíest ma foi vrai. La bestiole, habituellement si vive, reste au sol dans la position o˘ on la place, un petit air mi-bÈat mi ÈgarÈ flottant dans ses yeux jaunes.

LíÈtape suivante fut ‡ la fois nocturne et plus sonore.
– Maman, BÈbÈ mía rÈveillÈ : elle fait rien quí‡ miauler en regardant par la fenÍtre de ma chambre.
Cíest alors seulement que, reconnaissant ce miaulement ‡ faire saigner les tympans, jíai compris.
– BÈbÈ níest plus un bÈbÈ, ai-je marmonnÈ en me retournant dans mon lit et saisissant une boÓte de boules Quies.
– «a veut dire quoi ?
– Je tíexpliquerai demain matin. Mets-la dans le couloir, ferme ta porte, et dors.

Et au petit dÈj, ‡ líissue des explications promises :
– Oh ouais, maman, Áa sera trop bien díavoir des petits chats !
Jíai d˚ dÈtailler les raisons lÈgitimant ma ferme intention de ne pas me lancer dans la profession díÈleveur de chats de gouttiËre en appartementÖ aprËs quoi, devant le visage dÈconfit de líami des chatons, jíai molli :
– Ecoute, je suis díaccord pour la laisser faire des petits si tu trouves des gens qui veulent les adopter.
Le soir mÍme, notre offre ñ potentielle ñ Ètait submergÈe par une demande plÈthorique : huit chatonophiles de 10 ans et demi avaient passÈ commande. VÈrifications faites, nÈanmoins, auprËs de la bande de rabat-joie qui leur servaient de parents, la demande tomba ‡ exactementÖ zÈro chaton. Evidemment.

A líissue de deux semaines díappels nocturnes sonores dÈfiant toute la pharmacopÈe vÈtÈrinaire, et aprËs maintes interrogations existentielles quant au droit des greffiers ‡ disposer díeux-mÍmes, ÈpuisÈe, je finis par pousser líincorrigible poilue dans un panier, direction vÈto ñ non sans avoir, au prÈalable, obtenu líapprobation de mon hÈritier, lui-mÍme passablement lassÈ.
– TíinquiËte pas, BÈbÈ, murmure-t-il ‡ líintention du panier quíil porte fiËrement. Cíest juste pour que tu aies plus envie de faire des bÈbÈs. Tu vas tíendormir comme pour mon opÈration, et tu sentiras rien.

Líhomme en blouse bleue nous fait entrer. La piËce est froide, carrelÈe de blanc. Au milieu, sous un tas de lampes de chirurgie, trÙne une table díopÈration en inox.
– Comme je vous ai dit au tÈlÈphone, ce serait pour une ovariectomie, fais-je, fiËre de la prÈcision du terme technique appris voici quarante-cinq secondes, en consultant la liste des tarifs dans la salle díattente.
– Vous reviendrez la chercher ‡ 17 heures. Son nom ?
– BÈbÈ Gilbert. B-È-b-È, Èpelle mon fiston pour plus de sÈcuritÈ.
Et, sur le chemin du retour :
– Maman, ya un truc qui est bien.
– Ah oui, quoi ?
– Ben, BÈbÈ, elle va plus nous rÈveiller la nuitÖ Mais je voulais te demander : cíest s˚r et certain quíelle aura jamais de petits chats, maintenant ?
– S˚r et certain.
– MÍme pas une fois ?

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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