AprËs líheure, cíest plus líheure

Jíai commis rÈcemment une erreur que je crains bien de níavoir pas fini de regretter : jíai offert une montre ‡ mon fils. Une montre ‡ aiguilles, parce que je trouvais dommage que, ÈlevÈ dans un monde de cristaux liquides, il níapprenne jamais que dix point quarante-cinq (10.45) se lit Ègalement onze heures moins le quart.
Comment cet objet, en apparence anodin mais probablement envo˚tÈ, a-t-il pu transformer un poËte aux baskets boueuses totalement impermÈable aux contingences matÈrielles en une sorte de yuppie de cours prÈparatoire ? Je líignore, mais cíest un fait. Rendez-vous compte :
– Maman, quelle heure il est ?
– Huit heures vingt-cinq.
– Pourquoi tu dis huit heures vingt-cinq, alors quíil est huit heures vingt-sept ? Je vais Ítre en retard ‡ líÈcole !
«a míÈnerve ; pourtant, je fais preuve de la maÓtrise qui me caractÈrise :
– Ne tíinquiËte pas : hier, on est partis au mÍme moment, et tu es arrivÈ ‡ líheure.
– Pas du tout, madame (quand mon fils míappelle madame, surtout en pinÁant les narines de cette maniËre, cíest signe díorage).
– Mais si, voyons ! Nous Ètions devant la grille que la cloche a sonnÈ.
– «a veut pas dire que jíÈtais ‡ líheure, madame. Je suis arrivÈ dans la cour ‡ huit heures trente-deux, dÈclare mon hÈritier, consultant sa montre díun air important pour la cent vingt-sixiËme fois depuis quíil est debout.
MalgrÈ son jogging qui pendouille mollement, je ne peux pas míempÍcher de líimaginer en complet veston et cravate sombre. Pas moyen de míaveugler plus longtemps : la tocante a transformÈ mon fiston en un rÈbarbatif. Elle lui a collÈ une hypertrophie de la ponctualitÈ, maladie pourtant devenue rarissime. Et le pire, cíest que cíest ma faute : quelle idÈe díoffrir ‡ un enfant aussi jeune un engin aussi raisonnable ! Jíaurais d˚ míen douter, cíÈtait courir ‡ la catastrophe.

Nouveau symptÙme, apparu il y a quelques heures ‡ peine :
– Maman, il est quelle heure ?
– Onze heures et demie, je pense.
– Tu penses, ou tíes s˚re ?
– Je pense. Regarde ta montre, si tu veux Ítre s˚r.
Un silence lourd de calcul, puis :
– Maman, maman, il est midi dix !
– Et alors ?
– Et alors, jíai faim.
– Attends un peu : tu vois que je suis occupÈe. On mangera vers une heure.
– Mais on mange pas ‡ une heure, cíest ‡ midi quíon mange !
– Aujourdíhui, on mangera un peu plus tard, cíest tout. Tu peux attendre un peu, non ?
– Nan, je peux pas.
– Tu as si faim que Áa ?
– Cíest pas que jíai faim, cíest que cíest líheure de manger. Tout le monde mange ‡ midi. A quoi Áa servirait, midi, si cíÈtait pas pour manger ?

On en Ètait l‡ quand une sonnerie opportune du tÈlÈphone mía ÈvitÈ de sombrer trop profondÈment dans les abÓmes de la perplexitÈ maternelle. Cíest mon grand-pËre, ‡ qui, contrariÈe, je raconte la scËne quíil vient díinterrompre.
– Et ‡ quelle heurrrre mange-t-on, si ce níest pas ‡ midi ? síÈtonne líaÔeul (rouler les rrr ‡ la corrÈzienne).
Jíai ressenti un certain soulagement : bon sang, mais cíÈtait bien s˚r, je níÈtais pas coupable de líhyperponctualitÈ naissante de mon fils. Mon pÈpÈ ‡ moi, cíÈtait lui, le responsable. Jíavais ouÔ dire que ses collËges chauffeurs de bus de líÈpoque hÈroÔque de la RATP líavaient baptisÈ La Pendule, lui qui se plaisait ‡ dÈclarer doctement, index pointÈ vers le ciel : ´ Avant líheurrre, cíest pas líheurrrre ; aprËs líheurrrre, cíest plus líheurrre. ª
Líhypertrophie de la ponctualitÈ, cíest une incongruitÈ gÈnÈtique qui apparaÓt pÈriodiquement dans notre famille. DËs quíil a su lire líheure correctement, mon rejeton nía pas pu Èchapper ‡ cette malÈdiction, voil‡ tout, CQFD. Je me demande tout de mÍme si je ne vais pas Ègarer la montre, un de ces jours, histoire de voir si cíest une maladie curable.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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