Mon fils, mon lapin

Tu me vois, bande de parents ?
Mais si, regarde, là, plus bas… Aaah, tu me vois, maintenant, telle la pauvresse des chansons du début du siècle numéro vingt, assise sur les escaliers de la Butte ? Les passants dont les mollets me frôlent le visage me remarquent à peine, évitant mes chaussures vernies au dernier moment. Ce ne sont pas les escaliers de la Butte qui me servent ce soir de canapé, bien qu’ils ne se trouvent pas à plus de trois battements d’ailes de pigeon, ce sont les marches d’un théâtre parisien.

Dans l’air glacé (t’as remarque que l’hiver est revenu ?), je jette un juron assorti d’un coup d’œil mauvais quand par hasard ils, les passants, me les écrasent, les chaussures vernies. Bon, ils ont de la veine : je suis occupée par ailleurs à cracher l’une de mes plus belles colères du siècle numéro vingt et un dans mon téléphone portable.

Mais remontons le temps, et cherchons dans le passé la cause de ce tourment. Qu’est-ce qui a bien pu me mettre dans un état pareil, moi dont la sérénité m’a valu la jalousie de légions de moines tibétains ?

Communion intergénérationnelle

Tout a commencé voici quelques semaines. J’étais alors installée sur un vrai canapé confortable, dans l’air tiède et chauffage-centralisé de mon salon, bref, tranquille chez moi, juste là où je rêverais d’être en cet instant, au lieu de me geler les escarpins à l’autre bout de la capitale. Mais le regret m’égare, revenons à notre passé. Donc, tièdement assise, l’héritier à mon côté (ah, tu te demandais où il était, celui-là, hein ?), tous deux riant aux larmes, quatre yeux rivés sur le petit écran devant un humoriste que je ne dénoncerai pas, vu que là j’ai plus du tout envie de rigoler et même s’il n’y est pour rien, je ne peux pas m’empêcher de lui en vouloir un peu. « Il passe en spectacle à Paris ! M’man, faut qu’on y aille ! », s’enthousiasme mon descendant, essuyant une dernière larme d’une main et éteignant la télé de l’autre.

Ravie d’une telle communion intergénérationnelle, je m’empresse de me procurer des places. Deux.

Le spectacle commence dans quatre minutes trente. Tout le monde est déjà installé. Ou presque. Moi, je suis dehors, en train de hurler dans mon téléphone. Voilà une demi-heure que l’heure du rendez-vous avec l’héritier est dépassée, vingt minutes que j’essaie de le joindre sans succès mais avec un énervement et une angoisse croissants, et voilà que, finalement, ma poche vient de sonner : il a trouvé l’un de mes 234 messages.
–         Allô, M’man, euh, c’est moi.
Pas fier. Manquerait plus que ça.
–         Où es-tu ? Je t’attends !
–         Ben, à la maison. J’ai oublié.

Ce qui me soulagerait, ce serait de me transformer en un petit tas de cendres

Il a oublié. Ou-bli-é ! Tu peux le croire ? Pas moi. Sur le moment, franchement, je reste muette. C’est pas comme si on n’en avait pas parlé ce matin.
–         Maman ? Allô ? T’es là ?
Je ne peux pas prononcer un mot. Littéralement, je gargouille. Je bous. Peut-être même que je bave, tant je suis hors de moi. J’ai l’impression d’avoir été frappée par un rayon laser. Ce qui me soulagerait, ce serait de me transformer en un petit tas de cendres fumant sur les marches du théâtre avant de disparaître, dispersée par un coup de vent.
–         Je te rappelle, parviens-je à articuler.

Réfléchissons. Inutile maintenant qu’il essaie de venir, il arriverait à la fin du spectacle. 90 euros fichus en l’air ! Et la joie que je me faisais, à la perspective de rire ensemble. Quel sale gosse ! Et ces deux tickets d’entrée, inutiles, là, dans ma main. Ridicule et énervant.

Je regarde autour de moi. Pas même quelqu’un à qui les donner. Et tout à coup, je fouille dans ma poche, empoigne le téléphone, j’ai une idée, une impulsion :
–         Puisque tu n’es pas venu, tu me rembourseras ta place avec ton argent de poche.
–         D’accord, fait-il, beau joueur.
–         Et tu paieras la mienne aussi, parce que je suis tellement déçue.
–         Oui, dit-il, apparemment ravi de s’en tirer à si bon compte.

En raccrochant, je me sentais un tout petit peu mieux. Après encore un instant d’hésitation, je suis entrée dans la salle.
Mon fils à moi est vraiment zen, me disais-je en me dirigeant seule vers le métro, après le spectacle, le sourire rendu aux lèvres par le spectacle. Si moi je tiens du dalaï-lama (euh, enfin, la plupart du temps), lui, il vit en apesanteur. La vie glisse sur lui comme la pluie sur un parapluie parfaitement imperméabilisé.
Pourtant, j’aurais dû me méfier, il y avait des signes avant-coureurs. Un conseil : si ton héritier d’âge élémentaire oublie régulièrement son manteau et son cartable dans la cour de récré, ne compte pas sur lui pour se souvenir d’un rendez-vous quand il atteindra l’adolescence.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

Lire aussi...

  • Robin L'héritier 19 avril 2012 at 10 h 07 min

    Calomnie, propagande, manipulation. Le portrait que vous dressez de ce jeune homme est à l’exact opposé de ce qu’il est réellement. Quel vil dessein vous anime pour vous acharner avec tant de force et de régularité à descendre une personne aussi profondément gentille ?

    (En fait si, c’est malheureusement tout moi :(…)

    • Céquiaile 19 avril 2012 at 13 h 51 min

      avoue que t’as fait ça uniquement passek’elle était en panne d’inspiration.
      T’es TROP dévoué mon garçon!

  • Zette 19 avril 2012 at 11 h 22 min

    Ah parce qu’en plus il existe vraiment?
    Alors là je suis coite.
    Signé: un tas de cendres.

  • Angie91 19 avril 2012 at 12 h 34 min

    Offre lui un agenda!! Lol!! Bisous!!

    • Céquiaile 19 avril 2012 at 19 h 56 min

      Une optimiste!

  • Céquiaile 19 avril 2012 at 13 h 48 min

    Question lapineries, Boulot était plus sympathique, sauf lorsqu’il s’empressait de grignoter les jolies petites choses qu’on était en train de planter. Lui c’était l’éminence grise à Truffaut, père, fils et famille élargie (comme il se doit chez les lapins). Mais l’héritier, il fait de la pub pour qui?
    Au fond, je le soupçonne de faire ça UNIQUEMENT pour permettre une chronique: une anti-sèche contre les pannes d’inspiration en quelque sorte. Quel dévouement ce grand garçon ! quel amour filial… alimenter ainsi l’inspiration maternelle de propos aux naseaux fumants.
    Et en prime, se faire rembourser? C’est mesquin!
    Au fait c’était qui ce comique à lapineries coûteuses?

  • MamyS 19 avril 2012 at 17 h 19 min

    Ouf! Avant ce billet je croyais que ton fils était plus parfait que le mien!!!! Oh merci Robin! Je me sens à nouveau normale!! 😉

  • Dame Petunia 19 avril 2012 at 17 h 57 min

    Et au bout du compte, tu lui as vraiment sucré 180 € ou tu as craqué devant la chair de ta chair ?

  • Muriel Gilbert 19 avril 2012 at 19 h 04 min

    @ Robin l’héritier : C’est vrai, c’est tout toi. Tu m’uses, mais comme muse, tu déchires. ta race 😀 (désolée, le jeu de mots était irrésistible).
    @ Zette : Bien sûr qu’il existe. Même qu’en plus de poser des lapins, il crée des blogs (presque) tout roses. (toi aussi, tu te rêves en tas de cendres fumantes, parfois ?)
    @ Angie : Si ça pouvait être aussi simple !
    @ Céquiaile : Comme je lui ai dit, c’est vrai, c’est une muse inépuisable. Le comique, c’était Arturo Brachetti.

    • Céquiaile 19 avril 2012 at 19 h 55 min

      Ah Brachetti! Me voilà rassurée. Maintenant va falloir rassurer Pétunia qui a doublé le prix des places, mais c’est vrai que dans ta fureur, t’as semé un flou sur « faut -il X par 2 ou pas? »

  • Muriel Gilbert 20 avril 2012 at 10 h 02 min

    @ MamyS : Parfait ? Alors que je raconte toutes ses âneries ?
    @ Dame Petunia : C’était 90 euros les 2 places ! Tu crois que je prends des places de pestacle à 90 euros ? Pas si riche !
    @ Céquiaile : C’est fé.

  • Lucette Delaville 20 avril 2012 at 18 h 37 min

    J’aurais plutôt intitulé ce billet « mon fils, mon poisson rouge » :))
    Ceci dit, je compatis humblement !

  • Muriel Gilbert 21 avril 2012 at 8 h 25 min

    @ Lucette : Mon fils, à mémoire de poisson rouge qui pose des lapins 🙂

  • fannette 24 avril 2012 at 12 h 29 min

    les cartables (à l’école ou en partant de la maison), les pulls/manteaux/gilets/imperméables, les casquettes, son frère (oui oui….), bref tout tout tout est susceptible d’être oublié! Tu crois que le jour de leur mariage (s’il y en a un!), ils y penseront???

  • unehistoire 24 avril 2012 at 14 h 14 min

    On attise la haine des étrangers mais en fin de compte on ne se méfie jamais assez Desproges.

  • Muriel Gilbert 24 avril 2012 at 14 h 41 min

    @ fannette : Avec un peu de chance, ils oublieront de se marier. Ca leur évitera peut-être d’oublier de divorcer ?
    @ unehistoire : Ah Desproches, mon idole.

  • Cathy 28 avril 2012 at 19 h 14 min

    J’ai bien cru en lisant que tu allais rentrer chez toi sans voir le spectacle. Au moins tu as retrouvé un semblant de sérénité. Je crois que si ça m’arrivait il faudrait sortir la veste de contention.

  • Muriel Gilbert 29 avril 2012 at 17 h 37 min

    @ Cathy : Tu as remarqué quand même que j’étais proche de l’implosion, quand j’avais envie de me transformer en petit tas de cendres fumant ? Et je me suis vraiment tâtée pour rentrer sans voir le spectacle, et finalement, je crois que j’ai bien fait d’y aller quand même. C’est le seul spectacle que j’ai vu seule à ce jour, d’ailleurs…