A business-gosse, business-mère

Au moment où les rejetons quittent le nid familial, il n’est pas rare que la génération précédente soit amenée à contribuer au succès de leur envol. Un jour ou l’autre, en effet, et dans la mesure de leurs possibilités, les parents paient la caution du premier logement, offrent sa première table d’auscultation au jeune diplômé de l’école de médecine ou cèdent leur Twingo fourgonnette bringuebalante comme contribution au lancement de l’entreprise de plomberie filiale.
Avec le souci d’utilité publique dont tu n’as pu manquer de te rendre compte qu’il m’obsède, je viens par la présente t’avertir, collègue parent, que de telles marques de générosité pourraient bien être exigées de toi quelques années plus tôt que tu ne l’escomptais. Exemple.
–         M’man, tiens, t’sais pas, pour la carte VGA qu’il me faut pour mon PC…
(Tu n’as peut-être aucune idée de ce dont il s’agit. Moi non plus. Qu’il te suffise, comme à moi, de savoir que c’est un bidule électronique dont le prix avoisine les 300 euros, bidule que l’héritier ne rêve que de visser dans un recoin mystérieux de son ordinateur. Comme tu commences peut-être à le comprendre, bande de parents, le quinzagénaire qui me tient lieu de fiston affiche une indubitable inclination pour les choses de l’électronique, surtout lorsqu’elles se présentent sous la forme d’un écran de dimensions respectables, assorti d’un clavier et de divers accessoires aussi encombrants qu’onéreux. Non. Beaucoup plus onéreux qu’encombrants.)
–         La carte végéa… oui, je sais, soupire-je.
–         Tu veux toujours pas me l’acheter ?, tente-t-il, s’empressant, devant ma mine peu amène sans doute, de reprendre : Non, non, mais c’est pas grave, je sais, tu veux pas, bon ben j’ai trouvé une soluce.
–          ?
–         Une solution. Avec mon argent de poche, j’y arriverai jamais. La carte que je veux, elle sera périmée avant que j’aie pu économiser assez. Je vais travailler.
–         Euh, tu as 15 ans, je te rappelle. Tu vas au lycée, tout ça…
Et voilà mon fiston, l’air pas peu fier, mains sur les hanches, qui tonitrue :
–         J’en ai trouvé, du travail. C’est qu’un début, mais j’ai déjà deux trucs.
–         Ah, et quoi, mon chéri ?
–         Chté djà dit de pas m’appeler ton chéri. Bon, tu sais, mes pizzas, je suis spécialiste, ben j’en ai déjà deux de commandées par les parents de Joachim, pour leur soirée DVD de samedi. Ils disent que mes pizzas sont meilleures que celles des pizzérias, alors ils me paient 20 euros pour deux pizzas. Chuis sûr qu’après je pourrai trouver d’autres clients, et que je mettrai pas longtemps à gagner mes 300 euros.
–         Génial, chéri ! Euh, fiston.

« Ya un truc auquel j’ai pas pensé »

Et c’est vrai, je suis assez fière, je dois dire. Mon héritier à moi, entrepreneur, entreprenant, quoi ! Bon, OK, je reconnais, c’est plutôt assez souvent que je suis fière de lui, mais quand même, mets-toi à ma place : mère d’un businessman de 15 balais, c’est doux pour l’ego.
Moui. Pour l’ego, éventuellement. Pour le porte-monnaie, moins. Car forcément, si tu souhaites toi-même devenir parent de business-gosse, il te faudra financer le fonds de commerce (16,95 euros de matière première, dont le remboursement, à ce jour, semble être tombé aux oubliettes). Sans compter que…
–         Eeeh, M’man, tu peux venir voir, s’te plaît ?
Au centre de la cuisine, envahie d’un délicieux fumet d’herbes de Provence, trône un pizzaïolo, une pizza emballée d’un torchon (propre ?) dans chaque main. L’odorant tableau a de quoi faire saliver. Ce que je m’empresse de faire, avant d’être rappelée à la réalité :
–         M’man, ya un truc auquel j’ai pas pensé.
–         Ah ?
–         Ben comment je les livre ? C’est à deux stations de métro, le temps que j’arrive, elles seront toutes froides.
Devine qui a dû enfiler son manteau, affronter la pluie glaciale et prendre le volant ? Conclusion : business-mère débutante, comme profession, ça exige de sacrées compétences comme banquière (à perte) et livreuse de pizzas. Bon, le métier comporte quelques avantages sociaux en nature : j’ai été invitée à goûter la pizza et à regarder le DVD.

Allez, salut, bande de parents !

© Muriel Gilbert

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  • dominimes 12 avril 2012 at 9 h 17 min

    Tu t’en es pas mal tirée, dîner « à l’oeil  » et soirée ciné et sympa, de quoi te plains-tu ? ?

  • MamyS 12 avril 2012 at 10 h 07 min

    Je ne suis pas très bonne en calcul mais il me semble qu’entre les investissements et le bénéfice, la marge est plus qu’étroite, non? Note qu’il aurait pu trouver des solutions tellement plus embêtantes!!!

  • Poulette Dodue 12 avril 2012 at 10 h 31 min

    Y a de l’idée !!
    J’ai un voisin ado qui a mis une annonce dans les boites aux lettres et qui se propose de laver les voitures/tondre la pelouse (je crois qu’il veut un mob’)
    Il fait toujours des pizzas ton héritier (pas comme job hein ça je sais !)

  • Zette 12 avril 2012 at 10 h 36 min

    Il va les acheter et il les livre.
    Non pardon, TU vas les acheter et il les livre.
    Non pardon, TU vas les acheter et TU les livres.
    Avec lui.
    Enfin, c’est lui qui sonne aux interphones quoi.

  • Cathy 12 avril 2012 at 10 h 55 min

    Ou alors, tu vas les acheter, tu les livre et il les mange devant le DVD 🙂

  • broisha 12 avril 2012 at 12 h 22 min

    bel esprit d’initiative !
    ils ont pas des cours de gestion / comptable au lycée ? 😉

  • Béatrice 12 avril 2012 at 12 h 52 min

    Ici, c’est une vocation de laveur de carreaux qui est en train d’éclore … La mamie des Mecs n’aura jamais eu de vitres aussi propres de sa vie (à 20 euros la grande baie vitrée, vitres + encadrements) !!!

  • christophe 12 avril 2012 at 14 h 04 min

    Un petit mot, juste pour signaler à ton rejeton qu’AUCUN (je dis bien AUCUN) pizzaiolo ne met 16 euros 95 d’ingrédients dans une pizza à 20 euros (donc éviter absolument tout ce qui est pizza : homard, fruits de mer, ris de veau, foie gras, mozzarella, truffes blanches et morilles )… Voilà… Si j’ai pu aider….

  • christine 12 avril 2012 at 18 h 39 min

    Le gros problème des ados. La mienne a dépassée cette âge, elle est en prépa et la cela devient encore dur. Profite des pizzas, du DVD .
    Il a de la ressource.

  • Muriel Gilbert 12 avril 2012 at 22 h 09 min

    @ Dominîmes : Euh, « à l’oeil »… je crois que tu n’as pas bien lu 😀
    @ MamyS : Disons que pour lui, la marge est excellente, puisqu’il ne m’a pas remboursée.
    @ Poulette : Tiens, c’est vrai, il en fait moins ! C’était bien, pourtant…
    @ Zette : Il trouve les clients. C’est lui le commercial.
    @ Cathy : Tu crois que je me suis fait avoir, sur ce coup-là ?
    @ Broisha : On sent que ça manque, hein ?
    @ Béatrice : A ce prix-là, j’arrive (ça me remboursera ma mise sur les pizzas).
    @ Christophe : Bienvenue ici ! Bon, d’abord c’est 16 euros pour 2 pizzas. Et ensuite, il se débrouille pas si mal, puisque c’est moi qui finance… et lui qui empoche ! Un certain sens des affaires, non ?
    @ Christine : Welcome aussi ! J’ai confiance, en effet, il a de la ressource 😉

  • Filo 13 avril 2012 at 8 h 11 min

    Et voilà! Au lieu d’encourager l’esprit d’initiative toussa toussa, les parents s’occupent de mégoter sur des comptes d’apothicaires et des bénéfices…
    Rhalala, c’est dur la vie de business-ados!;))
    (mais qu’est-ce que c’est rigolo!)

  • Dame Petunia 13 avril 2012 at 18 h 13 min

    La mère de Mark Zuckerberg a galéré comme ça elle aussi au début… Patiente, il se peut que ça vaille le coup !

  • peache 15 avril 2012 at 5 h 12 min

    ne vous plaignez pas, il n’ a que 15 ans… après, c’est mieux. Enfin, c’est plus cher, donc c’est mieux

  • Muriel Gilbert 15 avril 2012 at 17 h 33 min

    @ Filo : C’est vrai, quels bonnets de nuit, les parents !
    @ Dame Petunia : Allez, je garde l’espoir, ça va rapporter… un jour.
    @ Peache : Heureusement que ça fait des années que j’achète plus de couches. J’ai économisé !